Le dernier film du réalisateur Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul mêle de manière étrange éléments politiques, sociologiques, historiques, rêverie, fantasmes, méditation philosophique sur la mort et le souvenir, dans une longue digression poétique qui en déroutera plus d'un. Spectateurs habitués au rythmes formatés d'un cinéma américain qui ne fonctionne qu'à raison d'un rebondissement toutes les dix minutes, s'abstenir. Si l'expérience Oncle Boonmie ne vous effraye pas, vous y trouverez matière à méditer, si tant est que le rythme effréné de nos modes de vie occidentaux nous permette encore ce luxe.

Les ingrédients de ce songe éveillé, sont : un viel homme souffrant d'insuffisance rénale, des fantômes de singes géants errant dans la jungle au crépuscule, des morts qui reviennent, des travailleurs laotiens illégaux, des militaires, un moine bouddhiste renonçant à ses voeux pour une douche chaude, une princesse de l'antique Royaume de Siam s'unissant à un poisson chat lors d'un épisode qui n'est pas sans évoquer les fables d'un Pasolini, en résumé ce film est une sorte de Chatuchac onirique sur la vie, la mort, l'agonie, le souvenir, la Thaïlande d'hier et d'aujourd'hui, de quoi laisser le spectateur plutôt perplexe.

Afin de vous préparez à ce voyage aux frontières du Laos, du rêve, de la somnolence et du Karma, quelques mises en garde : ne cherchez pas où et en quoi Oncle Boonmie se souvient de ses vies antérieures, sauf s'il faut voir dans les spectres de singes hantant la forêt au crépuscule quelques-unes des formes antérieures revêtues par l'esprit du personnage et qui viendraient le visiter attirées par l'odeur de son agonie. Ne vous demandez pas non plus toutes les dix minutes pourquoi Tim Burton, président du jury du festival de Cannes 2010, a accordé la Palme d'Or à ce film, alors que de nombreux critiques français s'en indignent, ça ne vous aidera pas à trouver un fil logique dans cette lente digression narrative.

Malmené par la censure dans son pays pour avoir filmé des moines de manière inappropriée, coupé lors de la sortie DVD de Blissfully Yours, dont une scène à l'hédonisme trop explicite - ceci n'est pas une pipe - a choqué dans un pays où l'acte charnel ne semble pourtant pas poser plus de problème que ça du moins tant qu'il est commercial, voilà à présent notre réalisateur militant boudé par de nombreux critiques français qui lui reprochent de faire un cinéma "élitiste", propre à plaire à quelques cinéphiles ultra-pointus, mais impropre à la consommation de masse. Peut-être qu'un cinéma thaïlandais montrant les rues de Patpong et la Walking-Street de Pattaya conviendrait mieux à l'image que nos critiques grincheux à l'esprit trop hexagonal se font du Pays du Sourire : ils seraient ainsi en terrain connu...

Ayant été dans une vie antérieure critique de cinéma et cinéphile, je prends le risque de vous conseiller d'aller voir le dernier opus d'Apichatpong. Vous serez peut-être déçus, à moins que vous ne soyez vous-même un peu cinéphile, poète, insomniaque ou tout simplement curieux de la production culturelle Thaïlandaise.

Pour les intellos et au risque de passer pour "élitiste", j'ajouterai qu'aux dires du réalisateur lui-même, "le cinéma est comme la réincarnation", hanté par sa propre mémoire et nous invitant à hanter les salles obscures en quête de sens et de beauté ; un Jean-Luc Godard souscrirait sûrement à de tels propos. Quant au film Oncle Boonmie, il se souvient apparemment de la filmographie antérieure du cinéaste Thaï, puisque des acteurs, des scènes et des éléments de ses films passés peuplent celui-ci comme les fantômes de Boonmie la jungle autour de sa maison.

Ceux qui souhaitent en apprendre d'avantage sur l'oeuvre singulière du "cinéaste le plus tranquille du monde" pourront se reporter à l'article du site East Asia.